TRANSPAINTING, MAMCO, Genève - 1993 > 2001
Cycle Vivement 2002 ! Quatrième épisode

« Denk positiv » (Pense positif) : cet énoncé qui se trouve inscrit sur une œuvre de Pascal Pinaud pourrait être pris à la lettre comme une injonction à laquelle toute sa pratique picturale serait liée. Elle résumerait bien son approche d’un médium qui semble condamné au désenchantement, pour lequel tout aurait été déjà fait, accompli, bouclé, et sa volonté de jouer de cette vision héroïque et tragique pour multiplier sans réserve les formes, pour brouiller les modèles et les préjugés critiques.

Depuis une dizaine d’années, P. Pinaud produit des séries de tableaux dont une constante serait qu’elles se différencient fortement les unes des autres et qu’elles abolissent ainsi l’idée d’une identité de l’œuvre. Une telle pratique fait ‘a priori’ penser à Gerhard Richter qui est probablement le premier à avoir ouvert la voie d’une réflexion sur la peinture passant par une réappropriation de ses constituants – représentation, geste, touche, composition, etc. – inspirée par le ‘ready-made’, qu’il s’agisse de la projection photographique ou du geste expressionniste abstrait. Mais à quelques exceptions près, Richter s’est limité au strict registre de la peinture, soit, techniquement parlant, essentiellement à de l’huile sur toile. P. Pinaud, en revanche, semble se situer d’emblée en dehors de ce champ. Dans ses tableaux, le médium traditionnel n’apparaît plus qu’exceptionnellement comme s’il n’était plus qu’une modalité accidentelle de la pratique, et les autres matériaux prolifèrent : la peinture, le plus souvent synthétique, côtoie la laque et les vernis, la marqueterie, le graphite, la bande adhésive, la toile de voile, le gel acrylique, le bois plaqué, le caoutchouc, les crayons de couleur broyés, la laine, l’étoffe ou le tissu… Autant de techniques qui seraient normalement qualifiées de « mixtes » si elles ne s’énonçaient pas dans le champ du tableau, sur un support destiné à être accroché au mur, avec l’idée d’être décrites et appréciées en termes picturaux.

Il reste que, soumise à ce régime, la notion de peinture tend singulièrement à éclater. Mais il s’agit peut-être moins ici d’une stratégie de dispersion que d’une entreprise de séduction dans le sens où P. Pinaud ne travaille jamais dans un registre de rupture. Ses investigations – peut-être comparables à ce que Mallarmé aurait appelé des « divagations » – relèvent d’une sorte de dérive où un fragment d’étoffe évoque irrésistiblement la grille post-cubiste sur laquelle s’est construite la peinture moderne, où un entremêlement de rinceaux décoratifs rappelle les arabesques de Pollock, où une éraflure de carrosserie suggère le geste expressionniste. De série en série, le spectateur, séduit, est peu à peu distrait de ses repères et de l’idée qu’il se fait de la peinture . Sans s’en rendre véritablement compte, il est emmené vers des confins indistincts où le tableau retrouve des références quotidiennes, où les références illégitimes, ‘low’ ou franchement vulgaires frayent discrètement avec les exigences esthétiques les plus élevées. Rangeant l’impossible héroïsme des avant-gardes au magasin des accessoires, P. Pinaud, à force d’hybridation et de croisements, définit un répertoire de formes dont le destin semble de rester indéfiniment douteux.